Du Balzac au XXI e siècle, en version judiciaire. Dans le rôle du petit père Goriot, un homme de 86 ans, veuf, assis sur une fortune de 6 millions d’euros, fruit d’une vie de labeur. Patron d’une pharmacie et d’un laboratoire d’analyses, à Roussillon (Isère), il s’est retiré dans un bel appartement à Caluire, où il cultive la mémoire de Napoléon.
Incollable, il va sur les champs de bataille comme on va en pèlerinage, tourne des documentaires. Féru d’histoire mais incapable de gérer ses affaires, surtout depuis le décès de son épouse Marguerite. Son mobilier aux pièces originales, de plus d’un million d’euros, son parc immobilier, sa belle villa au bord de mer : en tout, six millions d’euros de patrimoine. « L’argent fou, l’argent roi, l’argent qui corrompt », dit son avocat, Aymeric Molin.
Si le vieil homme se noie dans la paperasse, son neveu, lui, présente un sens aigu des affaires, aussi précis que le scalpel qu’il manie dans sa clinique de Chambéry. Bernard Habozit, 64 ans, cardiologue de son état, dit avoir du cœur pour ce tonton qui aurait été délaissé par son fils.
À moins qu’il n’ait été rendu fou de jalousie par un premier testament qui lui accordait un malheureux pourboire de 10 000 euros. Les deux versions s’affrontent mercredi au tribunal correctionnel de Lyon, durant des heures de procès. Une chose est sûre, la famille se déchire autour d’un enjeu financier colossal. Le neveu est soupçonné d’avoir minutieusement manœuvré. Pas moins de huit testaments successifs, des donations en cascade : en l’espace de cinq mois, entre 2006 et 2007, le fils a été déshérité et le neveu a récolté cinq millions d’euros en appartements et droits de successions.
« Un cas d’école cet abus de faiblesse », estime Aymeric Molin. Un homme âgé qu’on isole, son fils dénigré, une dame de compagnie remplacée, son notaire écarté, jusqu’au téléphone et aux serrures qu’on change, sans parler des documents bancaires qui arrivent directement au neveu, lequel adresse des courriers à en-tête de sa clinique de Savoie. « Oui, c’est un complot familial », dit le procureur Jean Varaldi, qui a requis deux ans d’emprisonnement avec sursis et mise à l’épreuve contre le neveu.
Complot ? Sans les complices ! remarque en substance l’avocat de la défense, qui s’étonne de poursuites à géométrie variable. S’il faut parler d’abus de faiblesse, alors pourquoi ne pas avoir incriminé le notaire qui a tout entériné en disant que l’oncle « exprimait bien sa volonté ? », se demande l’avocat grenoblois.
Cette affaire d’abus de faiblesse porte surtout sur une question médicale : une expertise a diagnostiqué une maladie d’Alzheimer, dont les effets pouvaient remonter à plusieurs années en arrière. La défense met en avant d’autres avis médicaux. L’accusation soupçonne des actes de complaisance dans un plan machiavélique.
Lors d’une perquisition au cabinet du notaire, les enquêteurs ont trouvé un post-it, scotché sur le testament du vieil oncle : « À annuler après la donation ». Comme si le nouveau testament attendait là, en assurance, en cas de décès du tonton fortuné avant l’exécution des donations. Des procédures civiles sont en cours pour demander l’annulation des legs.
En attendant, le tribunal, présidé par Catherine Chanez, devra dire si la vulnérabilité du vieil oncle de Caluire est prouvée, connue de son neveu, qui en aurait dès lors profité sans vergogne. Comme dans Balzac. Jugement le 16 mai.
http://www.leprogres.fr/rhone/2012/03/30/caluire-un-chirurgien-detourne-5-millions-de-l-heritage-de-son-oncle
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